L’École nationale de dessin ouvrit ses portes à Sofia le 14 octobre 1896. Jusque-là, les artistes bulgares se formaient à l’étranger, à Moscou et à Saint-Pétersbourg, à Vienne, à Munich et à Florence. Le projet de loi sur l’école fut préparé par le ministre de l’Instruction publique Konstantin Velichkov, l’historien de la littérature Ivan Chichmanov et deux peintres, le Tchèque Ivan Mrkvička et le Bulgare Anton Mitov, et c’est Mrkvička qui en devint le premier directeur. La Bulgarie n’avait pas d’État à elle avant 1878 : le pays ouvrit donc son école de peinture moins de vingt ans après sa libération.

Nous avons choisi quinze œuvres qui permettent de suivre la peinture bulgare depuis l’icône jusqu’à une école bien à elle. Ceux qui ont tracé ce chemin sont l’Église, une famille de peintres d’icônes de Samokov, un prince, un ministre, des professeurs venus de Bohême et, pour finir, les premiers artistes formés dans le pays.

Presque toutes ces œuvres appartiennent à l’exposition permanente « Kvadrat 500 ». Le bâtiment fut construit dans les années 1880 pour l’Imprimerie d’État, abrita plus tard une école technique et ouvrit en 2015 comme site principal de la Galerie. Nous commencerons par deux icônes de la crypte de la cathédrale Saint-Alexandre-Nevski, où une antenne de la Galerie, le musée d’Art chrétien, est installée depuis 1965, et nous finirons par une aquarelle d’Ivan Milev de 1926.

1. Saint Georges / Saint Géronce et sainte Polychronie, icône à double face

Saint Georges — Saint Géronce et Sainte Polychronie (icône à double face)
Saint Georges — Saint Géronce et Sainte Polychronie (icône à double face)Anonymous, 1290, Galerie nationale d’art de Bulgarie

Cette icône fut peinte des deux côtés parce qu’on la sortait de l’église pour la porter en procession et qu’il fallait pouvoir la regarder de part et d’autre. D’un côté figure saint Georges, de l’autre ses parents, Géronce et Polychronie. Les peintres d’icônes représentaient rarement les parents de Georges. D’après la Vie du saint, Géronce était un militaire de Cappadoce et un païen, tandis que Polychronie, chrétienne de Lydda, éleva son fils dans sa propre foi.

L’icône fut peinte à la fin du XIIIe siècle à Nessebar, port byzantin de la mer Noire qui, à cette époque, passa plus d’une fois de Byzance à la Bulgarie et inversement. Les noms des peintres ne nous sont pas parvenus. Leur manière les rattache à Constantinople, et une étude leur trouve aussi des liens avec Thessalonique. Ils travaillèrent à la tempera, sur une toile collée sur un panneau de bois.

Les deux faces nous sont parvenues dans des états différents. Celle de saint Georges fut repeinte entre le XVIe et le XVIIe siècle, et le saint que l’on y voit appartient pour l’essentiel à ce repeint tardif, posé sur la peinture du XIIIe siècle. Georges y apparaît à mi-corps sur fond d’or, un manteau rouge sur une armure bleue, la lance dans la main droite et l’épée dans la gauche, un bouclier derrière l’épaule. Sur la face des parents, on n’a relevé aucun repeint tardif, et c’est là que la peinture de la fin du XIIIe siècle s’est le mieux conservée. Les spécialistes y distinguent les visages, avant tout celui de Géronce, modelé par de fins passages de la lumière à l’ombre.

Il s’agit très probablement de l’icône patronale de l’une des deux églises Saint-Georges de Nessebar. La notice de la Galerie nomme l’église Saint-Georges-le-Vieux, qu’on appelait aussi le Grand, tandis que le texte d’une exposition moscovite de 2008 parle de Saint-Georges-le-Petit. Les deux églises ont été démolies. La plus ancienne, reconstruite en 1704 sur ses anciennes fondations à en juger par une inscription, fut abattue sous le régime socialiste, lorsque Nessebar fut réaménagée selon un nouveau plan, et l’historien de l’art Assen Vassilev eut le temps d’en faire le relevé avant sa destruction.

2. L’icône de Poganovo

Au bas de la face principale, entre les deux figures, une inscription en lettres grecques rouges indique que l’icône fut offerte par « la basilissa fidèle dans le Christ Dieu », c’est-à-dire par une souveraine. Le titre s’est conservé, le nom a disparu, et on le restitue en Hélène. Deux Hélène conviennent, et les historiens discutent encore pour savoir laquelle a commandé l’icône.

André Grabar, puis Bissera Pentcheva, ont lu dans l’inscription le nom d’Hélène Dragaš, impératrice byzantine. Son père, Constantin Dragaš, seigneur de ces terres, périt en 1395 à la bataille de Rovine, et selon cette hypothèse l’icône fut peinte vers 1395 en sa mémoire. L’historien de l’art serbe Gojko Subotić et ceux qui l’ont suivi proposent une autre Hélène, de la famille des Mrnjavčević, veuve du despote Uglješa tué en 1371 à la bataille de la Maritsa, qui prit plus tard le voile sous le nom de Jefimija. Selon cette hypothèse, l’icône fut peinte après 1371, très probablement à Thessalonique.

Sur la face principale, la Vierge et saint Jean se tiennent debout, face à face, sur fond d’or. La Vierge, appelée ici Cataphyge, c’est-à-dire Refuge, a la pose qu’on lui donne au pied de la croix dans les scènes de la Crucifixion, à ceci près qu’il n’y a pas de croix sur l’icône, et elle incline la tête avec douleur. Jean est représenté en vieillard, en auteur de l’Apocalypse, alors qu’au pied de la croix on le montre d’ordinaire sous les traits d’un jeune homme.

Au revers, une inscription donne le titre « Miracle de Latomos ». Le jeune Christ Emmanuel, en tunique d’or, est assis sur un arc-en-ciel à l’intérieur d’une mandorle faite de sept anneaux bleus, et l’on voit les plaies sur ses mains et ses pieds. Sous lui, les quatre fleuves du paradis sortent d’une colline, sept poissons nagent dans l’eau, le prophète Ézéchiel se tient debout, les deux bras levés, et le prophète Habacuc est assis sur des rochers, le menton dans la main. L’art byzantin ne connaît que trois exemples de cette composition : la mosaïque du Ve ou du VIe siècle de l’église Hosios David à Thessalonique, la peinture murale du XIIe siècle dans l’ossuaire du monastère de Batchkovo, et cette icône.

L’icône était conservée dans l’église du monastère Saint-Jean-le-Théologien de Poganovo, dans les gorges de l’Erma, sur le territoire de l’actuelle Serbie. Pendant la Première Guerre mondiale ou peu après, elle fut emportée au Musée national de Sofia, officiellement pour être restaurée, et ne revint jamais au monastère. Elle appartient à l’Institut national d’archéologie et musée de l’Académie bulgare des sciences, successeur de ce Musée national, et la Galerie l’a exposée pendant de longues années dans son musée de la crypte, où l’Institut la lui avait confiée en dépôt.

La Vierge Cataphyge (Refuge) et saint Jean l'Évangéliste
La Vierge Cataphyge (Refuge) et saint Jean l'Évangéliste1395, Galerie nationale d’art de Bulgarie

3. Autoportrait — Zahari Zograf

Autoportrait
AutoportraitZahari Zograf, 1840, Galerie nationale d’art de Bulgarie

En 1838, Zahari Zograf, peintre d’icônes de Samokov, écrivit à son maître Néophyte de Rila, moine et pédagogue auprès de qui il étudiait depuis 1827, qu’il voulait entrer à l’Académie des beaux-arts de Saint-Pétersbourg. Au lieu de Saint-Pétersbourg, il prit en 1841 des leçons de peinture à Plovdiv auprès de deux maîtres français, et il en fit part au même Néophyte. On lui avait appris à peindre des icônes à la tempera sur des panneaux et des fresques sur les murs, et c’est précisément dans ces années-là qu’il s’initiait à la peinture à l’huile sur toile.

En 1838, il fit à l’huile le portrait de Néophyte de Rila lui-même, son premier portrait à l’huile, puis, vers 1840, son autoportrait. L’autoportrait n’est pas daté, et l’année n’est qu’approximative. En 1840, Zahari décorait l’église Saint-Nicolas du monastère de Batchkovo et s’y représenta à côté des higoumènes. Plus tard, il se peignit aussi sur les murs des monastères de Troyan et de la Transfiguration, et parmi toutes ces images de lui, l’autoportrait est le seul tableau de chevalet. Zahari s’y montre à mi-corps, coiffé d’un haut bonnet noir, vêtu de noir, le col relevé, un pinceau dans la main droite. Il a posé la main gauche sur le bord d’une table et laissé le fond uni et brun, si bien que le pinceau est le seul signe de son métier. Les historiens de l’art bulgares voient dans ce peintre d’icônes qui peint et signe son propre visage une rupture avec l’anonymat médiéval de son métier.

La toile resta chez les héritiers du peintre jusqu’en 1939, année où la Galerie l’acheta avec les archives graphiques de Zahari et, selon la presse bulgare, la paya plus cher que n’importe quel autre tableau de sa collection. Les archives comptent environ quatre cents dessins. Lorsqu’on les étudia en 2010, pour le bicentenaire de l’artiste, on n’en attribua avec certitude qu’environ deux cents à Zahari, et l’on donna les deux cents autres à son père, Hristo Dimitrov.

4. Portrait de Hristiyania Zografska — Zahari Zograf

L’histoire d’amour que l’on raconte autour de ce portrait vient de la littérature, et personne n’a jamais produit le moindre document pour l’étayer. Sa source principale, le livre de Pavel Spassov « L’Amour coupable du peintre Zahari Zograf », parut en 1969, et le sujet donna ensuite un seul-en-scène, une pièce de théâtre et un opéra.

Selon la légende, Zahari aimait Hristiyania, la femme de son frère aîné Dimitar. Au printemps 1853, le typhus atteignit Samokov. Hristiyania tomba malade et on l’enferma chez elle, mais Zahari vint la voir malgré le danger et, dans l’une des versions, l’embrassa en lui disant adieu. Hristiyania mourut le 7 mai, Zahari, contaminé, mourut le 14 juin de la même année.

Zahari peignit ce portrait vers 1844, selon la datation actuelle de la galerie (les ouvrages plus anciens donnent 1840), et on le présente comme la première image de femme peinte pour elle-même dans le nouvel art bulgare. Hristiyania est représentée seule, à mi-corps, le visage calme. Elle porte une robe d’un rouge rosé et une veste verte à longues manches, doublée de fourrure et bordée d’une bande de broderie florale, et sur la tête une haute coiffe brodée de fleurs, ornée d’une broche. À son cou, plusieurs rangs de pièces d’or avec une grande médaille au centre, des rangs de perles et une petite croix, à ses oreilles des pendants aux pierres vertes, à son doigt une bague.

Hristiyania était la fille de Kosto, riche marchand de bétail de Samokov et tchorbadji, comme on appelait les notables aisés de la communauté. Elle épousa Dimitar en 1822, et en décembre 1823 naquit leur fils Zafir, dont le père consigna la naissance dans son erminia, le manuel manuscrit du peintre d’icônes d’après lequel travaillait l’atelier. Zafir fit ses études en Russie et devint Stanislav Dospevski.

Portrait de Hristiyania Zografska
Portrait de Hristiyania ZografskaZahari Zograf, 1840, Galerie nationale d’art de Bulgarie

5. Portrait de Mariola Dospevska — Stanislav Dospevski

Portrait de Mariola Dospevska
Portrait de Mariola DospevskaStanislav Dospevski, 1869, Galerie nationale d’art de Bulgarie

Le père de Mariola, Bojko, était orfèvre et un homme en vue à Tatar-Pazardjik, l’actuelle Pazardjik, où elle naquit en 1837. À la fin des années 1850, en 1857 selon certaines sources, en 1858 selon d’autres, elle épousa le peintre Stanislav Dospevski, qui vint s’installer dans sa ville. En 1869, il fit son portrait.

Dospevski était le fils aîné de Hristiyania Zografska et le neveu de Zahari Zograf. Baptisé Zafir, il prit son nom de famille du village de Dospeï, près de Samokov, d’où venait son grand-père. De 1851 à 1853, il étudia à l’École de peinture et de sculpture de Moscou, puis, jusqu’en 1856, à l’Académie des beaux-arts de Saint-Pétersbourg, et on le présente d’ordinaire comme le premier peintre bulgare à avoir reçu une formation académique.

Il peignit le portrait de sa femme à l’huile sur toile, onze ou douze ans après leur mariage. Mariola est assise devant un fond gris uni, en robe brune à col de dentelle blanche et boutons blancs, une boucle d’or à l’oreille, et elle tient à la main une longue chaîne d’or au bout de laquelle une montre pend à sa ceinture. En bas à droite, Dospevski a apposé sa signature et l’année. La Galerie range ce portrait parmi les meilleures œuvres des peintres formés dans les académies de Russie, d’Italie et d’Allemagne à l’époque de la Renaissance bulgare, nom que l’on donne en Bulgarie à la période d’essor national qui précéda la libération. Quelques mois après ce portrait, le 2 février 1870, Mariola fonda « Prosveta », la première société de femmes de Pazardjik, et en devint la première présidente.

En août 1877, pendant la guerre russo-turque, les autorités ottomanes arrêtèrent Dospevski à Pazardjik, le soupçonnant d’espionner pour les Russes. Détenu à Plovdiv, puis transféré à Constantinople, à la prison de Mehterhane, il y mourut le 6 janvier 1878, deux mois avant le traité de San Stefano du 3 mars, en vertu duquel naquit l’État bulgare pour lequel il s’était battu. On l’enterra dans la cour de l’église bulgare Saint-Étienne, à Constantinople.

6. Le khan Asparoukh et sa suite marchent vers le Danube — Nikolai Pavlovich

Nikolai Pavlovich, originaire de Svichtov, sur le Danube, passa l’hiver 1860-1861 à Odessa, où il vendait aux Bulgares des lithographies sur des sujets tirés de l’histoire bulgare, les toutes premières sur de tels thèmes, qu’il avait réalisées en 1860 à Belgrade. Il avait étudié la peinture d’histoire à l’Académie de Munich auprès de Wilhelm von Kaulbach et de Karl von Piloty. Sous la domination ottomane, pourtant, personne ne pouvait commander l’histoire bulgare à l’huile, et elle circulait en estampes que Pavlovich vendait lui-même aux Bulgares d’Odessa, de Bucarest, de Belgrade et de Constantinople.

Il peignit à l’huile « Le khan Asparoukh » à la fin des années 1860, une dizaine d’années avant la libération. En 681, Asparoukh fit franchir le Danube aux Bulgares et fonda sur l’autre rive l’État par lequel les Bulgares font commencer leur histoire, et Pavlovich peignait le début de cette histoire pour un pays qui n’avait pas encore d’État.

Asparoukh s’avance sur un cheval noir au milieu du cortège. À ses côtés marchent à pied des anciens à barbe blanche appuyés sur des bâtons, des guerriers casqués, une femme avec des enfants, et derrière eux s’étire une file de chariots bâchés, au-delà desquels s’ouvre une large vallée. Au-dessus de l’armée, des anges volent dans les nuages, certains armés de boucliers et d’épées, alors que les Bulgares d’Asparoukh étaient païens et ne reçurent le baptême qu’en 864, sous le prince Boris.

Le khan Asparoukh et sa suite marchent vers le Danube
Le khan Asparoukh et sa suite marchent vers le DanubeNikolai Pavlovich, 1868, Galerie nationale d’art de Bulgarie

On compte ce tableau parmi les premières peintures d’histoire bulgares à l’huile, même si Pavlovich publiait des lithographies historiques depuis 1860 et avait réalisé sa première composition historique, « La Rencontre de Raïna avec ses frères à Preslav », en 1865-1866.

En 1911, dix-sept ans après la mort du peintre, le ministère de l’Instruction publique acheta à sa famille, pour le Musée national, 23 œuvres, des tableaux d’histoire et la plupart des dessins qui s’y rapportaient, et c’est selon toute vraisemblance à ce moment-là qu’« Asparoukh » entra dans les collections. Pavlovich avait lui-même publié ce sujet à part en 1870, en une grande lithographie intitulée « Asparoukh ».

7. Lucifer — Franz von Stuck

Lucifer
LuciferFranz von Stuck, 1890, Galerie nationale d’art de Bulgarie

Le prince Ferdinand avait trente ans, et les grandes puissances ne l’avaient pas encore reconnu comme souverain de la Bulgarie, lorsqu’il se rendit à Munich en 1891 pour y rencontrer des hommes politiques et des banquiers. D’après la Galerie, c’est au cours de ce voyage qu’il acheta « Lucifer » dans l’atelier du peintre munichois Franz von Stuck, pour la collection du palais de Sofia. En 1889, « Le Gardien du paradis » de Stuck, un ange resplendissant aux portes du paradis, avait obtenu une médaille d’or à l’exposition du Palais de verre de Munich, et l’on voit d’ordinaire dans « Lucifer », peint en 1890, le pendant sombre de cet ange.

Lucifer est assis seul, ramassé sur lui-même, sur une toile presque carrée qu’il occupe presque entièrement. Il a le corps musclé et nu, il appuie le menton sur sa main, et sur le côté pend une aile claire aux reflets bleus. La toile est presque noire, et ce qu’elle a de plus clair, ce sont les yeux, blancs et lumineux, qui fixent droit le spectateur. À gauche, dans l’obscurité, brûle une petite flamme bleue.

L’histoire qui suit n’est connue que par Stuck lui-même, qui aimait la raconter. Ferdinand se serait plaint auprès de lui que ses ministres, en découvrant le tableau, se signaient. Dans les versions bulgares, ce sont des prêtres qui se signent en passant devant la toile, et des dames qui s’évanouissent.

« Lucifer » resta dans la collection du palais jusqu’au 25 décembre 1930, date à laquelle le fils de Ferdinand, le tsar Boris III, le remit au Musée national. En 1948, le tableau passa dans le fonds de la Galerie nationale d’art, en 1985 à la Galerie nationale d’art étranger, et en 2015 à « Kvadrat 500 ».

Lucifer
LuciferFranz von Stuck, 1890, Galerie nationale d’art de Bulgarie

8. Un Florentin — Konstantin Velichkov

Un Florentin
Un FlorentinKonstantin Velichkov, 1888, Galerie nationale d’art de Bulgarie

En août 1886, des officiers prorusses renversèrent le prince de Bulgarie Alexandre de Battenberg, et les organisateurs du coup d’État nommèrent l’écrivain Konstantin Velichkov ministre de l’Instruction publique. Il refusa le poste. Lorsque Stefan Stambolov, adversaire du parti russe, prit la tête du gouvernement, Velichkov, russophile notoire, quitta le pays et vécut en exil à Florence à la fin des années 1880.

Dix ans plus tôt, en 1876, il avait pris part à l’insurrection d’Avril à Pazardjik, avait été condamné à mort, puis libéré sur l’insistance de la commission européenne chargée d’enquêter sur la répression du soulèvement. À Florence, Velichkov, qui avait déjà passé la trentaine, se mit pour la première fois à étudier sérieusement la peinture, auprès de Giuseppe Ciaranfi, peintre d’histoire et de genre qui enseignait à l’Académie des beaux-arts de la ville, et il peignit en 1888 « Un Florentin », une étude à l’huile sur toile. Un Florentin âgé, lunettes rondes et petite calotte noire, foulard blanc noué au cou et gilet rouge, rit en jouant de la guitare devant un papier peint vert à motifs de fleurs. Absorbé par sa guitare, le modèle semble avoir oublié le peintre.

En 1894, après la démission de Stambolov, Velichkov rentra en Bulgarie et devint ministre de l’Instruction publique dans le cabinet de Konstantin Stoïlov. C’est lui-même qui présenta à l’Assemblée nationale le projet de loi sur l’École de dessin. Il quitta le ministère en 1897 et mourut en 1907 à Grenoble.

9. Rachenitsa — Ivan Mrkvička

Lors d’une vente de la maison « Apollon et Mercure », au Grand Hôtel de Sofia, à la fin des années 2000, la « Rachenitsa » d’Ivan Mrkvička fut adjugée 75 100 euros, et on la disait alors le tableau le plus cher jamais vendu aux enchères en Bulgarie. C’était la seconde version, presque identique, peinte en 1906. La première, de 1894, est conservée à la Galerie nationale, qui la présente comme le tableau bulgare le plus populaire.

En 1881, le gouvernement de la Roumélie orientale, province autonome du sud de l’actuelle Bulgarie, fit venir le Tchèque Mrkvička pour enseigner le dessin à Plovdiv, et le peintre, qui avait alors vingt-cinq ans, vécut quarante ans dans le pays. À partir de 1889, il habita Sofia, et c’est là qu’il peignit « Rachenitsa », deux ans avant de devenir le premier directeur de l’École de dessin.

La rachenitsa, une danse bulgare rapide, est dansée par deux hommes en habits paysans au milieu d’une taverne de village bondée, près de Sofia, sous un plafond bas aux poutres sombres. L’un, grand, en chemise et pantalon blancs serrés d’une ceinture rouge, danse debout. L’autre s’est accroupi devant lui, de dos, et lève un mouchoir blanc au-dessus de sa tête. Tout autour, sur des bancs et aux tables, des spectateurs sont assis et regardent.

Rachenitsa
RachenitsaIvan Mrkvička, 1894, Galerie nationale d’art de Bulgarie

Une hypothèse, répandue dans la presse bulgare dans les années 2010 et fondée uniquement sur la ressemblance avec des portraits, voit dans le danseur en blanc James Bourchier, né en Irlande et correspondant du Times de Londres dans les Balkans. La Galerie reprend cette hypothèse. Bourchier séjournait à Sofia depuis 1888, s’y installa en 1892, était l’ami de Mrkvička et se promenait en ville en habits paysans.

10. Le Retour du marché — Jaroslav Věšín

Le Retour du marché
Le Retour du marchéJaroslav Věšín, 1898, Galerie nationale d’art de Bulgarie

Jaroslav Věšín arriva à Sofia à l’automne 1897, à l’invitation du ministre de l’Instruction publique Konstantin Velichkov, pour enseigner à l’École de dessin qui venait d’ouvrir. Formé à l’Académie de Prague et à Munich, il avait peint pendant de longues années, à partir de 1884, le village slovaque, ses noces et ses chasses, et la revue praguoise « Zlatá Praha » reproduisait ces tableaux, si bien qu’il arriva en Bulgarie déjà connu comme peintre de la vie paysanne.

Il peignit « Le Retour du marché » en 1898, un an après son arrivée. La toile montre l’hiver. Un paysan en pelisse de mouton et bonnet de fourrure, un bâton en travers des épaules, traverse à cheval un champ enneigé en menant quatre chevaux, dont le dernier porte un bât vide, et au-delà du champ se dressent des montagnes couvertes de neige. En bas à gauche, le Tchèque Věšín a signé en cyrillique. Le tableau fait partie de ses scènes de marché de 1898-1899, au même titre que la grande « Foire aux chevaux à Sofia » et qu’« Avant le marché ». Ses biographes bulgares écrivent que les marchés l’attiraient par leurs types et leurs scènes pittoresques.

Věšín enseigna à l’école jusqu’en 1904, et parmi ses élèves figurait Nikola Petrov, dont « L’église Sainte-Sophie » fait aussi partie de cette liste. Après 1904, il devint peintre attaché au ministère de la Guerre, un poste créé pour lui sur proposition du prince Ferdinand, et peignit des portraits officiels et des manœuvres. Pendant la guerre balkanique de 1912-1913, avec le grade de colonel, il fut le seul à figurer au Grand Quartier général en qualité de « peintre militaire ».

Le Retour du marché
Le Retour du marchéJaroslav Věšín, 1898, Galerie nationale d’art de Bulgarie

11. Marché aux raisins à Euxinograd, près de Varna — Anton Mitov

Le palais d’été du prince, près de Varna, s’appelait Sandrovo, en l’honneur du premier prince de Bulgarie, Alexandre de Battenberg, que ses proches appelaient Sandro. En 1893, Ferdinand le rebaptisa Euxinograd, d’après le Pont-Euxin, nom que les Grecs de l’Antiquité donnaient à la mer Noire. Le palais disposait de grands vignobles d’État et, depuis 1891, d’une cave à vin pour la cour princière. Un an après ce changement de nom, Anton Mitov peignit « Marché aux raisins à Euxinograd, près de Varna ».

Chez lui, le marché s’étale en plein champ, au pied des collines. Sur les charrettes se dressent de grands tonneaux, à côté attendent des paniers de grappes, au premier plan deux buffles noirs sont couchés à terre, des oies errent près d’une flaque, et entre les charrettes se presse une foule en fez et en costume populaire.

À partir de 1890, Mitov enseigna le dessin au lycée de garçons de Varna, et les vendanges de la région reviennent à plusieurs reprises dans ses tableaux de 1893-1894. Il avait appris la peinture en Italie. Ses biographes racontent une histoire de son départ pour l’Italie qu’on ne peut pas vérifier : il gagna l’argent de la route comme télégraphiste, et à Florence on l’arrêta parce que, dans ses plus beaux habits, un manteau de berger appelé yamourlouk et des bandes molletières, il ressemblait à un brigand du pays. Il étudia à l’Académie des beaux-arts de Florence auprès de Giuseppe Ciaranfi, celui-là même dont Velichkov suivit plus tard les leçons, et en sortit diplômé en 1885.

Marché aux raisins
Marché aux raisinsAnton Mitov, 1894, Galerie nationale d’art de Bulgarie

En 1893, Mitov fut l’un des fondateurs de la Société de soutien à l’art en Bulgarie, première association d’artistes bulgares, et de 1895 à 1899 il publia avec Mrkvička « Izkoustvo », la première revue d’art bulgare. À l’École de dessin, il fut le premier à enseigner l’histoire de l’art, et il dirigea l’école de 1912 à 1918, puis de 1924 à 1927.

12. Moisson à Chepinsko — Ivan Angelov

Le dessin au fusain, sur lequel plusieurs générations d’artistes bulgares se formèrent ensuite, fut introduit à l’École de dessin par Ivan Angelov, qui y enseignait depuis 1900. Angelov lui-même avait étudié à Munich, d’abord à l’École des arts appliqués, puis à l’Académie auprès de Karl von Piloty, dont il sortit en 1886, et pendant les quatorze années suivantes il enseigna le dessin dans des lycées.

Il peignit la moisson dès ses débuts, et sa « Moisson » et sa « Moissonneuse » plurent au public à l’exposition de Plovdiv de 1892. « Moisson à Chepinsko » date de 1905. Le bassin de Chepino se trouve dans les Rhodopes occidentales, près de l’actuelle Velingrad. Le tableau montre trois moissonneuses dans un champ de blés mûrs. L’une, en rouge, courbée, coupe les épis, la deuxième, à droite, a presque disparu dans les blés, et la troisième s’est redressée et boit à une cruche sombre. À leurs pieds repose une gerbe liée, et des coquelicots percent entre les épis. La toile est étirée en largeur, et la Galerie la décrit comme un panorama de paysage ramené à un ton unique, d’une composition précise et classiquement construite.

En octobre 2016, la Galerie choisit ce tableau parmi quatre œuvres destinées aux visiteurs aveugles et malvoyants : on en fit un schéma en relief et une audiodescription en bulgare et en anglais.

Moisson à Chepinsko
Moisson à ChepinskoIvan Angelov, 1905, Galerie nationale d’art de Bulgarie

13. L’église Sainte-Sophie — Nikola Petrov

La basilique Sainte-Sophie fut construite au VIe siècle, sous Justinien, et la ville prit plus tard son nom. Au XVIe siècle, les Turcs la transformèrent en mosquée, les séismes de 1818 et de 1858 l’endommagèrent, et en 1858 le minaret s’effondra en tuant plusieurs personnes, après quoi le bâtiment fut abandonné. À la fin du XIXe siècle, on y installa un entrepôt et un poste de guet des pompiers de la ville. C’est cette basilique à l’abandon que Nikola Petrov peignit en 1909. Il la place sur un terrain vague, nu et jaune, en bordure de la ville, avec derrière elle des toits rouges et la verdure des jardins, et au-dessus de tout un ciel lourd et sombre. Les passants au pied de ses murs sont minuscules.

Né à Vidin en 1881, Petrov entra à l’École de dessin en septembre 1898 et y fut l’élève de Věšín, mais, malade, il n’obtint son diplôme qu’en 1913. Il peignit Sofia, le pont des Lions, le Théâtre national, la place Banski, et on le tient pour le fondateur du paysage urbain bulgare. À propos de ses vues de Sofia, la Galerie écrit que, par ses touches expressives, il s’y rapprochait d’une mosaïque picturale. Vladimir Dimitrov, dit Maïstora, que l’on vénère en Bulgarie comme le plus grand peintre national, disait de Petrov qu’il était le plus doué et le seul Bulgare né pour être peintre.

En 1911, l’État acheta ce tableau, qui fut la première œuvre de Petrov à entrer dans les collections publiques. Petrov mourut dans la pauvreté, de tuberculose, le 10 décembre 1916, à trente-cinq ans. Cette même année 1911, l’archéologue Bogdan Filov étudia la basilique et se battit pour sa restauration. À partir de 1926, le conseil paroissial réclama la reconstruction complète de l’édifice, et les travaux furent dirigés par l’architecte Rachenov.

L'église Sainte-Sophie
L'église Sainte-SophieNikola Petrov, 1909, Galerie nationale d’art de Bulgarie

14. Paysage décoratif — Nikolaï Raïnov

Paysage décoratif
Paysage décoratifNikolaï Raïnov, 1925, Galerie nationale d’art de Bulgarie

La société « Rodno izkoustvo », l’« Art natal », fut fondée à Sofia en 1919 et inscrivit dans son programme la volonté de donner à l’art bulgare un caractère national. Parmi ses fondateurs figurait Nikolaï Raïnov, que le public bulgare connaissait surtout comme écrivain, auteur de contes et de proses symbolistes, et comme théosophe.

Vers 1910, il étudia les arts décoratifs à l’École d’art industriel de Sofia, nom que portait depuis 1909 l’École de dessin, auprès de Haralampi Tatchev et de Stefan Badjov, et devint l’un des premiers décorateurs diplômés de Bulgarie. L’ornement, disait-il, est aux arts plastiques ce que la langue est à la littérature. En 1925 parut son livre « Ornement et lettre dans les manuscrits slaves de la Bibliothèque nationale de Plovdiv », pour lequel il avait lui-même redessiné les bandeaux, les initiales et les ornements de manuscrits médiévaux.

« Paysage décoratif » fut peint dans ces mêmes années 1920, à la tempera et à l’encre, sur une feuille de papier grande comme un livre ouvert. Dans ses paysages décoratifs de cette période, Raïnov assemblait des aplats de couleur unie et des lignes nettes, et changeait en ornement les détails de la nature. Ici, un lac brun s’étend entre des rochers arrondis cernés d’un trait noir, les nuages sur le ciel bleu ressemblent aux volutes d’une broderie, à droite s’élève un arbre fait de fleurs posées les unes sur les autres, et à gauche vole un oiseau de conte. Toute la feuille est semée de petits points dorés.

De 1925 à 1927, il étudia l’histoire de l’art à Paris, puis l’enseigna jusqu’en 1950 à l’Académie des beaux-arts de Sofia.

15. Nos mères sont toujours vêtues de noir — Ivan Milev

Cinq femmes, la tête couverte de longs voiles noirs, marchent l’une derrière l’autre le long d’une palissade de planches sombres, toutes de profil. Deux d’entre elles portent quelque chose de rond, une écuelle ou un pain, une autre renverse la tête vers le ciel, la dernière, courbée, se cache le visage dans la main. Sous le noir affleurent des bandes de jaune, de mauve et de brun. Ivan Milev peignit cette aquarelle en 1926, et la Galerie lui donne un second titre, « Zadouchnitsa », nom que portent en Bulgarie les jours de commémoration des morts, où l’on apporte de la nourriture au cimetière. Milev a aussi une œuvre intitulée « Zadouchnitsa », mais c’est un autre tableau.

L’aquarelle fut peinte au sortir de trois guerres, les deux guerres balkaniques et la Première Guerre mondiale, et Milev avait lui-même combattu dans la dernière. En 1916, ce jeune homme de dix-neuf ans, originaire de Kazanlak, fut mobilisé et envoyé comme artiste à l’état-major d’une unité d’aérostiers, et en 1917 il était soldat sur le front roumain.

De 1920 à 1925, il étudia à l’Académie des beaux-arts de Sofia, dans la section décorative, auprès de Stefan Badjov, qui avait aussi été le professeur de Raïnov, et il conçut des décors de spectacles pour le Théâtre national. Il tomba malade en décembre 1926 et mourut le 25 janvier 1927, quelques semaines avant d’avoir trente ans. Trois ans avant sa mort, en 1923, Milev avait noté dans son journal la question « Y a-t-il de l’art en Bulgarie ? », qu’il adressait à la société « Rodno izkoustvo », et au printemps 1926 il en devint lui-même membre.

Nos mères sont toujours vêtues de noir
Nos mères sont toujours vêtues de noirIvan Milev, 1926, Galerie nationale d’art de Bulgarie

Entre l’icône de Nessebar, dont les peintres n’ont pas laissé leur nom, et l’aquarelle de Milev, plus de six cents ans ont passé, et le chemin de l’atelier d’icônes à une école bulgare en a pris moins d’un siècle. Milev nota sa question lorsqu’il était étudiant à l’Académie des beaux-arts de Sofia, qu’était devenue entre-temps l’École de dessin de Mrkvička. Son journal ne contient pas de réponse. On peut la reconstituer dans les salles de la Galerie, depuis l’autoportrait du peintre d’icônes qui peignit et signa son propre visage jusqu’aux œuvres de ceux qui s’étaient déjà formés dans leur pays.

À voir aussi

Nous avons suivi une seule ligne, de l’icône à une école bulgare, et bien des tableaux importants de la Galerie n’ont pas trouvé place dans cette liste. Le peintre le mieux représenté dans la collection est Vladimir Dimitrov-Maïstora, et c’est par lui qu’il vaut la peine de commencer une deuxième visite. De Nikolai Pavlovich, la Galerie possède aussi « L’Unification de la Bulgarie du Nord et du Sud », de 1886, et dans les archives graphiques de Zahari Zograf se trouvent ses dessins ainsi que les gravures d’Europe occidentale qu’il avait réunies. Au département d’art étranger, créé en 1985, sont entrées des estampes japonaises, des miniatures indiennes et des sculptures asiatiques, et la peinture européenne y compte le « Paysage d’Auvergne » de Cézanne et « La Mort de Lara » de Delacroix.

L'Unification de la Bulgarie du Nord et du Sud
L'Unification de la Bulgarie du Nord et du SudNikolai Pavlovich, 1886, Galerie nationale d’art de Bulgarie