En 1632, l’armée suédoise de Gustave Adolphe occupa Munich, et les Suédois emportèrent à Stockholm trois tableaux d’un cycle que le duc Guillaume IV de Bavière faisait peindre depuis 1528 pour la Résidence de Munich. Le cycle représentait des héros et des héroïnes de l’histoire antique et biblique, et ce sont « Horatius Coclès » et « Manlius Torquatus » de Ludwig Refinger et « Mucius Scaevola » d’Abraham Schöpfer qui partirent pour la Suède. Ils sont depuis conservés au Nationalmuseum de Stockholm. Les autres panneaux du cycle restèrent à Munich, et parmi eux « La Bataille d’Alexandre » d’Altdorfer.
Le roi Louis Ier fit construire un bâtiment à part pour les tableaux que les souverains bavarois collectionnaient depuis le XVIe siècle. L’architecte Leo von Klenze en dressa les plans, la première pierre fut posée le 7 avril 1826, la Pinakothek ouvrit en 1836, et la lumière tombait dans ses salles par le haut. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les bombes détruisirent une partie du bâtiment, et dans les années 1950 l’architecte Hans Döllgast le reconstruisit en comblant la brèche du mur avec de la brique nue.
Les ducs passent commande (1528–1616)

1. « La Bataille d’Alexandre le Grand à Issos » — Albrecht Altdorfer, 1529
En 1528, le conseil de la ville de Ratisbonne élut Albrecht Altdorfer bourgmestre, et il déclina la charge en expliquant qu’il s’était engagé dans un grand travail pour le duc Guillaume de Bavière. Altdorfer était peintre, architecte et membre du conseil intérieur, et en tant que maître d’œuvre de la ville il avait la charge des fortifications prévues contre une invasion turque. Le registre du conseil ne nomme pas le tableau, mais on considère d’ordinaire qu’il s’agissait de ce panneau, daté de 1529.
Le tableau resta près de trois siècles dans les collections des ducs puis des électeurs de Bavière. En 1800, l’armée française du général Moreau occupa Munich, des commissaires français choisirent les tableaux à expédier à Paris, et « La Bataille d’Alexandre » partit avec eux. En 1803, l’écrivain allemand Friedrich Schlegel la vit dans l’atelier de restauration du Louvre. Pour la suite, on raconte une histoire dont personne n’a trouvé la moindre trace écrite. Napoléon aurait pris le tableau pour lui et l’aurait accroché dans sa salle de bains du château de Saint-Cloud, près de Paris, et en 1814 les Prussiens, qui occupaient le château, l’y auraient trouvé. En 1815, après la chute de Napoléon, le tableau fut rendu au roi de Bavière.
La moitié inférieure du panneau est envahie par des milliers de cavaliers et de fantassins minuscules sous une forêt de lances et d’étendards. La moitié supérieure est occupée par le ciel, la mer et les montagnes, vus d’une très grande hauteur, et l’horizon s’y courbe. Dans l’angle supérieur gauche, un mince croissant de lune est suspendu dans un ciel bleu sombre, et à droite le soleil brûle au-dessus de l’horizon dans un tourbillon de nuages orange et or. Au milieu du ciel, un cartouche portant une inscription latine pend à des rubans rouges, et au-dessous pendent un gland rouge et un long cordon terminé par un anneau, qui pointe vers le bas, vers les deux protagonistes. À gauche du centre, Darius, dans un char doré marqué DARIVS sur le flanc, s’enfuit vers la gauche derrière trois chevaux blancs, et juste derrière lui galope Alexandre en armure dorée, qui pointe sur lui une longue lance. Altdorfer reçut la commande en 1528, un an avant le siège de Vienne par l’armée ottomane, et pourtant les historiens rattachent d’ordinaire le tableau aux Turcs, à cause du croissant dans le ciel et des turbans blancs et rouges de l’armée de Darius dans l’angle inférieur gauche. L’inscription du cartouche énumère les Perses tués, 100 000 fantassins et 10 000 cavaliers, et rapporte que la mère, l’épouse et les enfants de Darius furent faits prisonniers, tandis que lui-même s’enfuit avec 1 000 cavaliers au plus.
2. « La Chasse à l’hippopotame et au crocodile » — Pierre Paul Rubens, vers 1616
Les contemporains de Rubens ne connaissaient presque pas l’hippopotame. En 1601, le chirurgien Federico Zerenghi, de Narni, exhiba à Rome et à Naples deux hippopotames qu’il disait avoir tués lui-même en Égypte et dont il avait fait naturaliser les peaux à Venise, et le musée pense que Rubens peignit l’animal de ce tableau d’après un tel spécimen empaillé. De 1600 à 1608, Rubens vécut en Italie, à Mantoue et à Rome, si bien qu’il a pu voir l’animal empaillé de ses propres yeux. Au milieu des années 1610, il dirigeait à Anvers un grand atelier qui peignait d’immenses toiles pour des souverains étrangers, et il commençait tout juste à vendre la chasse comme un genre nouveau. En octobre 1616, il n’avait pas encore trouvé d’acheteur pour sa « Chasse au loup et au renard ».
Le duc Maximilien Ier de Bavière commanda cette chasse et trois autres pour le vieux château de Schleissheim, près de Munich. Maximilien ne devint électeur, c’est-à-dire l’un des princes qui élisaient l’empereur, qu’en 1623. Arnout Balis, auteur du volume consacré aux chasses dans le catalogue complet de l’œuvre de Rubens, estime que les assistants travaillèrent beaucoup aux quatre tableaux de Schleissheim, sous la direction du maître.

L’hippopotame se dresse au centre, sombre, d’un brun grisâtre, et ouvre une gueule rose aux crocs jaunes recourbés sur un chien blanc qui se jette sur lui par la gauche. Un cavalier au turban rouge et au manteau jaune doré lui enfonce une longue lance dans la gueule, et à droite un cavalier à barbe blanche, coiffé d’un turban blanc, lève le bras pour frapper et regarde droit vers le spectateur en fronçant les sourcils. De sa patte avant, l’hippopotame écrase un crocodile couché en travers du bas de la toile, le ventre pâle et écailleux retourné. De sa patte arrière, le crocodile agrippe le pagne blanc d’un homme tué, étendu face contre terre au bord inférieur, et à côté on voit sur le tissu des taches de sang rouge. L’historien des sciences Dániel Margócsy a supposé que la naturalisation avait déformé l’animal, et que c’est pour cette raison que Rubens cacha presque tout son corps derrière les hommes, les chevaux et les chiens et mit la gueule en avant.
Le 30 août 1800, le commissaire français Neveu emporta les quatre chasses à Paris. Trois d’entre elles furent envoyées dans des musées de province, personne ne les réclama ensuite, et seule la chasse à l’hippopotame revint à Munich. « La Chasse au sanglier » est aujourd’hui à Marseille, « La Chasse au tigre, au lion et au léopard » à Rennes, et « La Chasse au lion » fut envoyée à Bordeaux, où elle brûla le 7 décembre 1870.
Maximilien Ier enlève Dürer à Nuremberg (1613–1627)
3. Retable Paumgartner — Albrecht Dürer, vers 1500–1503
Le 21 avril 1988, Hans-Joachim Bohlmann, qui avait déjà endommagé des tableaux à plusieurs reprises et qui ce jour-là avait obtenu une permission de sortie de l’hôpital psychiatrique, aspergea d’acide sulfurique trois tableaux de Dürer à l’Alte Pinakothek. Il avait apporté l’acide dans deux petites bouteilles de liqueur. Des écoliers qui se trouvaient là le repoussèrent, puis les gardiens le maîtrisèrent. Bohlmann déclara qu’il protestait ainsi contre les retenues sur sa pension de 900 marks, dont on prélevait chaque mois 158 marks et 60 pfennigs au titre d’anciennes demandes de dommages et intérêts. Le tribunal le condamna à deux ans de détention assortis de soins.
Outre le retable, l’acide atteignit « La Lamentation du Christ » et la « Mater Dolorosa ». Les restaurateurs de l’institut Doerner, le laboratoire de restauration des collections de l’État de Bavière, mirent d’abord au point une nouvelle méthode pour neutraliser l’acide à l’aide d’échangeurs d’ions, et la restauration elle-même demanda 23 000 heures de travail. En 1998, dix ans après l’attaque, le retable fut de nouveau montré au public, et la « Mater Dolorosa » ne fut achevée qu’en 2005.

Le retable fut commandé par les frères Stephan et Lukas Paumgartner, patriciens de Nuremberg, pour l’église des dominicaines de Sainte-Catherine, dans leur ville. En 1498, Dürer publia la série de gravures de « L’Apocalypse », qui le rendit célèbre, et dans ces mêmes années il travaillait à ce retable. Une chronique du XVIIe siècle rapporte qu’il peignit les saints chevaliers des volets d’après les deux frères, et l’on reconnaît Stephan dans le saint Georges de gauche et Lukas dans le saint Eustache de droite. Georges tient par le cou un petit dragon brun assis à son pied, le bec ouvert, et sur la bannière d’Eustache figure une tête de cerf portant un crucifix entre ses bois. Au centre, Dürer plaça la Nativité dans les ruines d’un grand édifice et l’éclaira comme en plein jour, d’un soleil blanc dans l’angle supérieur gauche, alors que cette scène se peignait d’ordinaire de nuit. Son monogramme AD est inscrit, petit et pâle, sur un poteau de bois à droite de la lanterne de Joseph.
En 1613, Nuremberg céda le retable au duc Maximilien Ier pour s’assurer sa bienveillance et s’en fit faire des copies par le peintre Jobst Harrich. À Munich, Maximilien fit transformer le retable à son goût. On recouvrit de peinture la famille des commanditaires dans la partie centrale, on agrandit les volets en y ajoutant des bandes, et l’on donna aux chevaliers des casques, des chevaux et des paysages. Ces repeints furent retirés plus tard, et les chevaliers se tiennent de nouveau sur un fond noir, tandis que dans les angles inférieurs de la Nativité réapparaissent les commanditaires, hauts comme des poupées, avec leurs armoiries. À gauche sont agenouillés le père, Martin Paumgartner, mort en 1478, ses fils et, selon le musée, le second mari de la mère, Hans Schönbach, à droite la mère, Barbara, avec ses filles.
4. « Les Quatre Apôtres » — Albrecht Dürer, 1526
À l’automne 1526, Dürer offrit au conseil de Nuremberg deux panneaux hauts et étroits qu’il avait peints sans la moindre commande. Dans une lettre, il disait y avoir mis plus de peine qu’à ses autres tableaux et demandait que la ville les garde en souvenir de lui. Le 6 octobre, le conseil les accepta et paya 100 florins au peintre, 12 à sa femme et deux à son domestique. L’année précédente, Nuremberg avait officiellement adopté la Réforme. Après ces panneaux, Dürer ne peignit plus de grand tableau, et il mourut en avril 1528.
Sur le panneau de gauche, au premier plan, le jeune Jean, imberbe, vêtu d’un immense manteau rouge sur une robe verte, lit un livre ouvert, et le vieux Pierre, à demi chauve, une grande clé d’or à la main, se penche sur le même livre par-dessus son épaule. Sur celui de droite, au premier plan, Paul, chauve et barbu, se tient de profil, enveloppé d’un lourd manteau d’un blanc grisâtre, un livre fermé contre la poitrine et une longue épée, et il jette un regard en coin vers le spectateur. Derrière lui, Marc, à la barbe sombre et frisée, ouvre les yeux si grands qu’on en voit le blanc et entrouvre la bouche sur ses dents. Marc était un évangéliste et ne comptait pas parmi les apôtres, aussi le titre fut-il donné au tableau plus tard. Dès 1547, le calligraphe nurembergeois Johann Neudörffer, qui avait tracé les textes de ces panneaux, vit dans les quatre figures les quatre tempéraments, le sanguin en Jean, le flegmatique en Pierre, le colérique en Marc et le mélancolique en Paul.
Sous les figures, le long du bord inférieur de chaque panneau, court une bande claire couverte du texte allemand manuscrit de Neudörffer. Ce sont des citations du Nouveau Testament dans la traduction de Luther de 1522, et elles s’ouvrent sur un appel adressé « à tous les gouvernants temporels » pour qu’ils se gardent des « faux prophètes ». Les historiens débattent de ceux que Dürer visait. On pensait autrefois à l’Église catholique, et depuis le milieu du XXe siècle on pense plus souvent aux réformateurs radicaux jugés à Nuremberg l’année précédente, parmi lesquels des peintres de l’entourage même de Dürer.
En 1627, en pleine guerre de Trente Ans, Maximilien Ier, devenu électeur, catholique et collectionneur obstiné de Dürer, voulut obtenir les panneaux. Nuremberg, protestante, avait besoin de la bonne volonté de son puissant voisin catholique, et après environ trois mois de négociations la ville céda. Le conseil tenta une ruse et commanda au peintre Vischer des copies grandeur nature, qu’on envoya à Munich avec les originaux dans l’espoir que l’électeur garderait les copies, or il garda les originaux. À Munich, on scia les bandes portant le texte de Luther, en partie à cause du texte lui-même, en partie parce que Maximilien retirait des tableaux tout ce qui rappelait leur ancien emplacement et leur ancienne destination. Ces bandes ne furent réunies aux panneaux qu’en 1922.
La copie de la partie centrale du retable Paumgartner, peinte par Jobst Harrich en 1613, se trouve dans l’église Saint-Laurent de Nuremberg, et les copies de ses volets sont conservées au Germanisches Nationalmuseum de Nuremberg. Les copies des « Quatre Apôtres » peintes en 1627 appartiennent aux musées de Nuremberg, et c’est aussi à Nuremberg qu’est restée une copie de l’« Autoportrait à la fourrure » datant du XVIIIe siècle, que l’on attribue à Küfner.

Un électeur achète à Anvers (1698)

5. « Garçons mangeant du raisin et du melon » — Bartolomé Esteban Murillo, 1645
Deux mouches sont posées sur la chair blanche d’une moitié de melon que le garçon de droite tient sur ses genoux et découpe avec un couteau à lame sombre, l’une un peu au-dessus de la lame, l’autre tout près de sa pointe. Le garçon est assis sur un billot de bois bas, en veste olive sur une chemise ouverte, la joue gonflée de melon, et il lorgne son voisin. Ce voisin, assis par terre, la tête renversée, fait descendre dans sa bouche une grappe de raisin noir et tient dans l’autre main une tranche de melon entamée. En bas à gauche se trouve un panier d’osier plein de raisin vert et noir avec ses feuilles. Les chemises des deux garçons sont déchirées, leurs culottes trouées au genou, leurs pieds nus sales, et par terre traînent des pépins et des écorces. La lumière tombe d’en haut à gauche sur les visages, les chemises, les pieds et les fruits, et le fond est presque noir.
Murillo vécut toute sa vie à Séville, et le musée date le tableau de 1645, l’année où le peintre reçut sa première grande commande, un cycle de tableaux pour le petit cloître du couvent franciscain. Selon le musée, c’est l’un de ses tout premiers tableaux profanes représentant des enfants.
Le tableau fut probablement acheté à Anvers vers 1698 pour l’électeur de Bavière Maximilien-Emmanuel, alors gouverneur des Pays-Bas espagnols. Les documents du musée ne nomment pas le vendeur. Un autre tableau, « Jeunes garçons jouant aux dés », fut vendu à Maximilien-Emmanuel la même année 1698 par le marchand anversois Gisbert van Colen, deux autres tableaux de Murillo avec des enfants entrèrent en 1768 par le legs du conseiller aulique Franz Joseph von Dufresne, et un autre arriva de Mannheim en 1799. Munich réunit ainsi cinq des quelque vingt tableaux connus de Murillo représentant des enfants des rues, plus qu’aucune autre collection.
Les galeries palatines partent pour Munich (jusqu’en 1806)

6. « Le Grand Jugement dernier » — Pierre Paul Rubens, vers 1617
Le comte palatin Wolfgang-Guillaume de Neubourg se convertit au catholicisme en 1613, d’abord en secret et, comme l’écrit le musée, par calcul politique. La même année, il donna aux catholiques l’église de la cour de sa capitale, Neubourg-sur-le-Danube, la confia en 1618 aux jésuites et commanda à Rubens un Jugement dernier pour le maître-autel.
Rubens et son atelier peignirent une toile de plus de six mètres de haut, cousue de plusieurs lés. Au milieu du tableau, une trouée de ciel bleu pâle descend de haut en bas. À sa gauche, des anges hissent vers le ciel les élus nus et pâles, à sa droite tombent, la tête en bas, les corps sombres et musclés des damnés. Le Christ trône au centre sur une nuée sombre, dans un manteau d’un rouge rosé, désigne de la main droite Dieu le Père au-dessus de lui et étend la gauche, paume vers le bas, au-dessus du côté des damnés. Sous lui, l’archange Michel fond la tête la première, la foudre embrasée à la main. Dans l’angle inférieur gauche, un homme barbu enveloppé d’un linceul blanc se lève du tombeau, près d’un squelette, et deux hommes repoussent une lourde dalle grise, tandis que dans l’angle inférieur droit une monstrueuse tête gris-bleu referme ses mâchoires sur un homme qui hurle.
Pourquoi le tableau quitta Neubourg, on ne le sait que par des récits tardifs. Selon l’un d’eux, on le voila bientôt en partie à cause de ses « nudités inconvenantes », puis on le décrocha tout à fait en 1653. Le petit-fils de Wolfgang-Guillaume, l’électeur palatin Jean-Guillaume, l’emporta dans sa galerie de Düsseldorf, et en 1806 il arriva à Munich avec toute la galerie de Düsseldorf.

Le musée rapporte une tradition selon laquelle Klenze, en dessinant la Pinakothek, aurait calculé la grande salle Rubens d’après les dimensions de cette toile. Quoi qu’il en soit, de tous les tableaux, c’est le seul qui soit encore accroché là où il l’était à l’ouverture du bâtiment, en 1836.
7. « L’Enlèvement des filles de Leucippe » — Pierre Paul Rubens et Jan Wildens, vers 1618
Les frères Castor et Pollux enlevèrent Phœbé et Hilaïre, filles de Leucippe, fiancées à leurs cousins Idas et Lyncée. Dans le combat contre les fiancés, Castor, le mortel des deux frères, fut tué, et Pollux, fils de Jupiter et donc immortel, demanda à ne pas être séparé de son frère, si bien que tous deux furent changés en étoiles.
Rubens montra l’enlèvement vu d’en bas, de sorte que la ligne d’horizon, avec ses collines et ses arbres, passe à hauteur des genoux des figures et que les chevaux dominent le spectateur. À gauche se tient un cheval bai à la liste blanche, une peau de léopard sur le dos, et tout au bord de la toile un putto aux ailes gris sombre le tient par la bride. À droite, au-dessus de tous, un cheval gris pommelé sans cavalier se cabre. Le frère en armure sombre, la cape rouge gonflée derrière lui, hisse l’une des sœurs en la tenant sous la cuisse et sous le dos, et elle s’étale en travers du tableau, la tête renversée, des perles dans ses cheveux d’un blond roux. Le second frère, hâlé, barbu, nu jusqu’à la taille, tient l’autre sœur par la taille, par derrière. Elle a un genou posé sur une étoffe orange doré, et en bas au milieu son pied nu, la plante tournée vers nous, touche le sol du bout des orteils à côté de la sandale du frère, lacée de rubans rouges. Le paysage, d’après la fiche du musée, est de Jan Wildens. Le musée voit dans le tableau un argument dans la vieille querelle entre la peinture et la sculpture : les figures sont entrelacées de telle façon que le spectateur croit voir le groupe sous plusieurs angles à la fois.

Le tableau était accroché dans la galerie de Düsseldorf de l’électeur palatin Jean-Guillaume, qui comptait 46 tableaux de Rubens. La galerie passa à ses successeurs de la branche palatine des Wittelsbach, qui héritèrent aussi de la Bavière en 1777. En 1805, avant que Düsseldorf ne revienne au grand-duché de Berg créé par Napoléon, les tableaux furent évacués à Kirchheimbolanden, puis à Munich, et en 1806 ils entrèrent dans la collection bavaroise.
Le musée attribue le cadre doré, avec ses ornements d’angle et ses petits miroirs, à Joseph Effner, architecte de la cour de Munich, mort en 1745, 60 ans avant l’arrivée du tableau à Munich.
8. « La Sainte Famille Canigiani » — Raphaël, vers 1505–1508
Au milieu du XVIIIe siècle, un restaurateur de Düsseldorf endommagea les anges des angles supérieurs de ce panneau et les recouvrit d’un ciel bleu. Ce n’est qu’en 1983, pour le 500e anniversaire de Raphaël, que les restaurateurs des collections bavaroises, sous la direction de Hubertus von Sonnenburg, retirèrent ce repeint, et les anges sur leurs nuées réapparurent. À gauche ils forment un groupe serré, à droite ils sont deux, en partie coupés par les bords du panneau, et le musée en compte huit en tout. Le couple de droite est pâle, crayeux, presque comme une ébauche, et le groupe de gauche est lui aussi plus doux et plus transparent que les figures du bas.

Vasari écrit que Raphaël fit ce tableau pour le Florentin Domenico Canigiani, et le musée pense que ce fut probablement à l’occasion de son mariage avec Lucrezia Frescobaldi, en 1507. Le jeune Raphaël vivait alors à Florence, où travaillaient Léonard et Michel-Ange, il peignait des Madones pour des marchands florentins, et à la fin de 1508 il partit pour Rome.
Les cinq figures s’inscrivent dans une pyramide. Au sommet se tient Joseph, appuyé des deux mains sur son bâton, sa tête chauve inclinée vers Élisabeth. Celle-ci est agenouillée à gauche et tient le petit Jean, et à droite Marie, assise bas, porte une robe d’un rouge rosé et un manteau bleu. Entre les enfants se déroule un phylactère dont Jean tient l’extrémité inférieure, et l’Enfant Jésus en saisit la boucle supérieure. Sur la bordure dorée de l’encolure de Marie est écrit RAPHAEL VRBINAS, « Raphaël d’Urbino ».
Du temps de Vasari, le tableau appartenait encore aux héritiers Canigiani. Il arriva à Düsseldorf comme cadeau du grand-duc de Toscane Cosme III à son nouveau gendre, l’électeur palatin Jean-Guillaume, et en 1806 il gagna Munich avec la galerie. Dans le sous-titre du catalogue de l’exposition de 1983, Sonnenburg le présenta comme le premier tableau de Raphaël en Allemagne.
9. « La Descente de croix » — Rembrandt, 1632–1633
Le stathouder Frédéric-Henri d’Orange, chef militaire et politique de la République des Provinces-Unies, commanda à Rembrandt une « Descente de croix » et une « Érection de la croix ». La commande arriva vers 1631–1632, très probablement par l’intermédiaire du secrétaire du stathouder, Constantijn Huygens, qui avait déjà fait l’éloge du jeune Rembrandt. Le peintre avait environ vingt-cinq ans, et c’est à peu près à cette époque qu’il quitta Leyde pour Amsterdam.
Rembrandt emprunta la composition à Rubens, à sa « Descente de croix » de la cathédrale d’Anvers, qu’il connaissait par la gravure de Lucas Vorsterman de 1620. Il garda le schéma de Rubens, le drap blanc qu’on fait descendre de la croix et l’homme en haut qui le retient, mais fit du corps du Christ un corps lourd, maigre et sans défense.
Le panneau est cintré en haut, et la lumière y tombe de face et d’en haut à gauche, d’un point situé hors du tableau, n’éclairant que le drap et le corps, tandis que tout le reste se noie dans le brun et le noir. Un homme coiffé d’un bonnet de fourrure, penché par-dessus la traverse, laisse filer le drap, qui tombe en une longue bande blanche. Le Christ glisse le long de ce drap, le bras droit encore levé, la tête tombée sur l’épaule gauche, les jambes pendantes. Sur l’échelle, à gauche, un jeune homme en blouse bleu clair enlace le bras levé du Christ et appuie sa joue contre le poignet, si bien qu’on voit à peine son visage, et une longue tradition reconnaît en lui Rembrandt lui-même. À droite, au bord, un vieil homme se tient de profil, coiffé d’un turban entouré de rangs de perles, vêtu d’un manteau sombre bordé de fourrure, et se contente de regarder.
Avec le temps, la série du stathouder s’agrandit jusqu’à compter sept tableaux. Rembrandt écrivit à Huygens au sujet des derniers d’entre eux, et ces sept lettres, écrites de 1636 à 1639, passent pour les seules lettres du peintre qui nous soient parvenues. En 1639, il expliquait que les deux derniers tableaux avaient pris du retard parce qu’il y avait recherché « la mobilité la plus grande et la plus naturelle ».
En 1668, les sept tableaux, dans des cadres noirs, figurent dans l’inventaire de la veuve de Frédéric-Henri, Amélie de Solms, et en 1719 tous les sept apparaissent dans le catalogue imprimé de la galerie de Jean-Guillaume à Düsseldorf. Les chercheurs n’ont retrouvé aucun document expliquant comment ils y étaient parvenus. Entre 1719 et 1756, « La Circoncision » disparut, et on ne la connaît plus que par une copie conservée à Brunswick, de sorte que ce sont six tableaux qui arrivèrent à Munich en 1806. En 1755–1756, le peintre de la cour de Mannheim Philipp Hieronymus Brinckmann restaura les six et laissa au dos de « La Résurrection » une inscription latine, « Rembrandt m’a créé, Brinckmann t’a ressuscité, 1755 ».
Villes et monastères cèdent leurs tableaux (1805–1812)

10. « Autoportrait à la fourrure » — Albrecht Dürer, 1500
L’autoportrait de Dürer était accroché à l’hôtel de ville de Nuremberg quand les Français occupèrent la ville en 1800–1801, et le commissaire Neveu réquisitionna l’autoportrait et emporta à Paris un tableau qui se révéla plus tard être une copie. En 1805, deux Nurembergeois, le fonctionnaire municipal Georg Gustav Petz von Lichtenhof et le marchand de tableaux Abraham Wolfgang Küfner, vendirent l’original à Munich pour 600 florins, peu avant que Nuremberg elle-même ne devienne bavaroise.
Comment l’original sortit au juste de l’hôtel de ville, personne ne le sait. Une légende tardive affirmait que le restaurateur Küfner avait scié le panneau, laissé à la ville une copie portant des sceaux au revers et vendu l’original. En 2012, le directeur de la Maison de Dürer à Nuremberg, Thomas Schauerte, proposa une autre version : Petz et Küfner auraient pu substituer sciemment le tableau pour que l’original ne tombe pas aux mains des Français. Daniel Hess, du Germanisches Nationalmuseum, envisage une explication plus simple encore : au moment de l’occupation, l’original n’appartenait peut-être déjà plus à la ville, puisqu’il ne figure pas dans l’inventaire de 1711.
Dürer se peignit strictement de face et de façon symétrique, comme on peignait le Sauveur sur les icônes, et le musée nomme ce modèle sans détour. Les cheveux, séparés par une raie, tombent jusqu’aux épaules en boucles spiralées régulières, la pelisse brune porte un large col de fourrure, et la main droite est levée vers la poitrine, l’index effleurant la fourrure. À gauche, à hauteur des yeux, sont inscrits en or l’année 1500 et le monogramme AD, à droite une inscription latine de quatre lignes que le musée traduit ainsi : « Ainsi, moi, Albrecht Dürer de Nuremberg, je me suis peint avec les couleurs qui conviennent, à l’âge de 28 ans ». Les lois somptuaires de Nuremberg ne permettaient de porter la martre qu’à l’élite de la ville, alors que Dürer restait par son rang un artisan et n’entra au Grand Conseil qu’en 1509. L’historien de l’art Philipp Zitzlsperger en a tiré en 2008 l’hypothèse que le portrait fut peint vers 1509 et que l’inscription datée fut ajoutée après coup. Le musée s’en tient à la date de 1500.
La France restitua en 1815 la copie emportée par Neveu, et comme Nuremberg était devenue bavaroise entre-temps, on l’envoya à Munich. Les collections bavaroises conservent à la fois l’original et cette copie, exécutée, selon la fiche du musée, au XVIe ou au XVIIe siècle.

11. « Retable des Pères de l’Église » — Michael Pacher, vers 1480
Au-dessus des quatre Pères de l’Église, Jérôme, Augustin, Grégoire et Ambroise, s’élèvent des baldaquins gothiques roses aux feuillages dorés, sur les côtés des statuettes de saints en pierre grise se tiennent dans des niches, et tout cela est peint sur des panneaux de pin cembro. Comme l’explique le musée, Pacher peignit l’image d’un retable sculpté, et qui plus est taillé dans la pierre. Lui-même était à la fois sculpteur sur bois et peintre, et à partir de 1467 il tint à Bruneck, dans le Tyrol, l’un des ateliers de retables les plus sollicités de son temps. Dans ces mêmes années, il réalisait pour Sankt Wolfgang un retable dont la partie centrale est sculptée dans le bois et les volets peints.
Selon les historiens, Pacher avait vu à Padoue les œuvres de Mantegna, d’où la perspective plongeante du sol en carreaux de couleur, ainsi que les pupitres et le berceau qui avancent vers le spectateur. Aux pieds de Jérôme, un lion vu de dos lève une patte où est fichée une épine, et le sang en goutte sur le carrelage. Sur le panneau de Grégoire, un vieil homme presque nu, aux cheveux blancs et couronné, s’élève au bord inférieur des petites flammes jaunes et tend les bras vers le haut, et le pape lui touche la main. C’est l’empereur Trajan, que la prière de Grégoire, selon la légende, tira du purgatoire.
Le retable fut peint pour l’église des chanoines augustins de Neustift, près de Brixen, dans le Tyrol du Sud, et c’est, pense-t-on, le prévôt Leonhard Pacher qui le commanda. Par la paix de Presbourg de 1805, le Tyrol passa à la Bavière, le gouvernement bavarois supprima les monastères tyroliens, et Neustift fut fermé en 1807. Dans l’histoire que le monastère raconte sur lui-même, on lit que les Bavarois le pillèrent et emportèrent des tonnes de livres et d’œuvres d’art, parmi lesquelles est cité le retable de Pacher. Selon la fiche du musée, le retable entra à Munich en 1812 comme bien d’un monastère sécularisé.
En 1814, le Tyrol fut rendu à l’Autriche, en 1816 l’empereur François rétablit Neustift, et une communauté très réduite revint dans la maison dévastée, tandis que le retable resta à Munich.

Un roi achète pour un musée public (années 1820)
12. Retable de Sainte-Colombe — Rogier van der Weyden, vers 1455
En 1808, les frères Sulpiz et Melchior Boisserée, fils d’un négociant de Cologne, achetèrent le triptyque qui se trouvait dans l’église Sainte-Colombe de Cologne. Les deux frères collectionnaient l’art religieux que la sécularisation française avait jeté sur le marché de Cologne. L’église elle-même resta paroissiale sous les Français et demeura debout jusqu’en 1943, quand les bombes la détruisirent presque entièrement, et les chercheurs n’ont jamais retrouvé le vendeur du retable.
Les Boisserée tenaient le retable pour une œuvre de Jan van Eyck, et c’était le tableau majeur de leur collection. De 1810 à 1819, la collection se trouvait à Heidelberg, où Goethe la visita en 1814 et en 1815 et s’enthousiasma pour le « van Eyck ». On la montra ensuite à Stuttgart, et en 1827 le roi Louis Ier acheta la collection entière pour le musée qu’il construisait à Munich. Le retable fut attribué en 1841 à Rogier van der Weyden, peintre officiel de la ville de Bruxelles.

Cologne vénérait les Rois mages, dont les reliques étaient conservées dans la cathédrale depuis 1164, et au centre du triptyque Rogier peignit l’Adoration des mages. L’étable au toit de chaume troué se dresse au milieu de ruines de pierre, Marie, en bleu sombre, est assise un peu à gauche du centre avec l’Enfant sur les genoux, et juste au-dessus de sa tête un petit crucifix est accroché au pilier central. Le plus âgé des mages, en noir et or, est agenouillé et porte à ses lèvres la petite main de l’Enfant, son bonnet rouge posé à terre. Le plus jeune, en brocart rouge et or, se tient au bord droit et lève haut son chapeau à la longue écharpe blanche, et à ses pieds, dans le coin, est couché un lévrier blanc. À gauche, derrière un muret en ruine, est agenouillé le donateur, en noir, un chapelet rouge à la main, et les historiens discutent encore de son identité. En haut à droite, au-dehors, on aperçoit un temple rond et clair, et c’est à l’intérieur de ce temple, sur le volet droit, que Siméon reçoit l’Enfant des mains de Marie.
13. « La Madone Tempi » — Raphaël, vers 1507–1508
Marie serre l’Enfant contre sa poitrine des deux mains et appuie sa joue contre la sienne, les yeux presque clos, un sourire effleurant ses lèvres. L’Enfant enfouit son visage contre celui de sa mère, pourtant ses yeux sombres glissent un regard vers le spectateur, et des deux, lui seul regarde vers l’extérieur. Marie porte un corsage rose à manche bouffante et un manteau bleu-vert qui devient presque noir vers le bas, bordé d’un mince liseré d’or en bas à gauche. Les auréoles sont tracées en anneaux d’or fins comme un cheveu, et sur le fond de ciel elles passent facilement inaperçues. Presque tout le fond est occupé par un ciel pâle d’un bleu verdâtre, et seules, en bas sur les côtés, d’étroites bandes de paysage montrent de l’eau, une petite ville et une tour. Dans « La Sainte Famille Canigiani », peinte durant les mêmes années florentines, Raphaël avait réuni cinq figures, et ici il n’y en a que deux.
Le 20 août 1808, Johann Georg von Dillis, qui parcourait l’Italie pour le compte du prince héritier Louis de Bavière, lui signala « une Madone caressant l’Enfant, de Raphaël dans sa meilleure période », qu’il avait vue au palais du marquis Tempi à Florence, et lui en envoya une gravure. À partir de 1809, craignant que ses lettres ne soient ouvertes, Louis appela le tableau « la colombe » dans sa correspondance. Les négociations furent menées par Johann Metzger, agent de Munich à Florence. En 1811, Tempi refusa de vendre, et Metzger promit 100 sequins à la maîtresse du marquis, la signora Nencini, si elle parvenait à le convaincre, sans plus de succès. En 1824, Metzger reprit le marchandage pendant que le marquis prenait les eaux près de Sienne, et par l’intermédiaire d’un courtier il tenta de le persuader qu’une galerie célèbre pouvait se passer de Raphaël, alors qu’un seul tableau ne ferait jamais une galerie. Le tableau pouvait d’ailleurs brûler, ajoutait-il, et la semaine précédente la foudre était tombée sur un palais de la même rue. À la fin des années 1820, quand les Prussiens se mirent eux aussi en chasse, Metzger finit par acheter le tableau, près de 20 ans après la première lettre de Dillis.
Un fonctionnaire florentin voulut retenir le tableau comme monument insigne de la ville, cependant le grand-duc de Toscane Léopold II répondit qu’il n’avait rien su de la vente et autorisa l’exportation, uniquement, disait-il, pour satisfaire le souhait du roi de Bavière. À Munich, Louis plaça le tableau dans la chapelle Sainte-Cécile de sa Résidence pour sa prière personnelle, et ce n’est qu’en 1835–1836 qu’il le remit à la Pinakothek, en tant que propriété du roi. Depuis 1923, à la suite du partage des biens entre la Bavière et l’ancienne famille royale, il appartient au Fonds de compensation des Wittelsbach, qui l’a confié à l’État pour une longue durée.

Le musée achète sur le marché (1889–1917)

14. « La Vierge à l’œillet » — Léonard de Vinci, vers 1475
De 1865 à 1881, le pharmacien August Wetzler tint la Pharmacie haute de Günzburg-sur-le-Danube, en Souabe bavaroise, et collectionnait les fossiles. Les chercheurs n’ont jamais établi d’où lui venait ce panneau. Après sa mort en 1881, le panneau passa à sa veuve, puis à sa sœur célibataire Therese, et lorsque Therese mourut à son tour en novembre 1885, tous les biens de la maison furent vendus aux enchères. À la vente des 6 et 7 avril 1886, le panneau, sans la moindre attribution, fut estimé à cinq marks, et le médecin Albert Haug, après avoir surenchéri contre un autre habitant de la ville, l’emporta pour 47 marks et 50 pfennigs.
En avril 1889, Haug le vendit à l’Alte Pinakothek pour 800 marks comme une œuvre de l’atelier de Verrocchio, auprès de qui Léonard s’était formé à Florence. À l’automne de la même année, le chercheur Heinrich von Geymüller l’attribua à Léonard lui-même. Le débat dura encore un demi-siècle, et le panneau fut donné tour à tour à Verrocchio, à Lorenzo di Credi, à l’atelier, à un copiste d’un Léonard perdu, jusqu’à la publication, en 1937–1938, d’une étude d’Emil Möller après laquelle on reconnut la main de Léonard. C’est le seul tableau de Léonard en Allemagne.
Au milieu du panneau, la jeune Marie tient, près de la broche sombre posée sur sa poitrine, un petit œillet rouge à la tige fine, et l’Enfant, nu et lourd, assis sur un coussin en bas à gauche, tend vers la fleur ses deux mains et lève une jambe. On lit d’ordinaire l’œillet comme un signe de la Passion à venir. Derrière Marie, le mur sombre est percé de quatre fenêtres en arc, groupées par deux et séparées par de minces colonnettes, où l’on voit des sommets dentelés gris-bleu au-dessus de contreforts dorés. En bas à droite, sur un rebord, un vase de verre à pied torsadé, pris dans une monture dorée, est rempli de fleurs pâles. Vasari loua la carafe de fleurs d’une Madone de Léonard qui appartenait au pape Clément VII, et c’est par ce vase que le musée rattache le panneau de Munich à ce tableau, bien qu’entre le pape et la pharmacie de Günzburg s’étendent trois siècles et demi sans un seul document.
Le visage, le cou et la poitrine de Marie sont couverts de petites rides, comme si la peinture s’était ratatinée. Le musée qualifie le tableau d’expérience, et selon une étude de l’institut Doerner de 2006, la peinture s’est plissée en séchant parce que le jeune Léonard avait mal dosé l’huile et le pigment.
15. « Le Dépouillement du Christ » (Espolio) — Le Greco et son atelier, 1580–1595
Le Greco peignit le grand « Dépouillement du Christ » en 1577–1579 pour la sacristie de la cathédrale de Tolède, et ce fut sa première grande commande dans la ville. Le chapitre se disputa avec le peintre au sujet du paiement et protesta contre les trois Marie placées en bas et contre les figures dont la tête dépasse celle du Christ.

À partir des années 1580, l’atelier du Greco répéta en plus petit les compositions qui avaient eu du succès. Wethey, auteur du catalogue de l’œuvre du Greco, recensa 19 versions de l’« Espolio », peintes dans des proportions variables par l’artiste lui-même, par l’atelier et par son fils Jorge Manuel. Le musée considère la toile de Munich comme une réplique authentique, à laquelle l’atelier a lui aussi travaillé, et on la place d’ordinaire au-dessus des autres versions tardives.
Le Christ se tient au centre dans une tunique cramoisie, la tache la plus éclatante du tableau, la main droite posée sur la poitrine et les yeux levés, et autour de lui et au-dessus se pressent des têtes, des casques, un turban rouge, des plumes et une forêt de hallebardes sur un ciel d’orage. Un homme en chemise verte passe devant lui un bras nu et musclé et saisit la tunique et la corde à hauteur de la hanche. À gauche, immobile, un homme barbu en armure d’acier noir, une fraise blanche au cou, regarde au-delà du spectateur. En bas à gauche se trouvent les trois Marie, et Madeleine, tournée de dos, porte des tresses blondes et un grand manteau jaune doré, tandis qu’en bas à droite un ouvrier en chemise blanche et veste jaune, penché sur la croix, y perce un trou à la tarière. Aux pieds nus du Christ sont éparpillés de petits cailloux.
En 1909, la toile fut achetée à un marchand parisien par Hugo von Tschudi, nouveau directeur des collections bavaroises, que l’empereur avait peu auparavant contraint à quitter la Nationalgalerie de Berlin. On redécouvrait alors le Greco comme un précurseur de la peinture moderne. L’historien de l’art Carl Justi voyait dans le Greco tardif un cas de dégénérescence maladive, tandis que le critique Julius Meier-Graefe, qui avait fait le voyage d’Espagne en 1908, le plaçait aux côtés de Michel-Ange, de Rubens et de Rembrandt. De juin 1911 à janvier 1912, la toile fut accrochée à l’Alte Pinakothek à côté de huit tableaux du Greco appartenant au collectionneur Marcell von Nemes, et beaucoup de peintres allemands y virent le Greco pour la première fois. Dans l’almanach d’artistes « Der Blaue Reiter », paru en 1912, le Greco figurait parmi les rares maîtres anciens.
16. « Le Pays de Cocagne » — Pieter Brueghel l’Ancien, 1567
Le 4 décembre 1917, en pleine Première Guerre mondiale, la collection du défunt Richard von Kaufmann fut dispersée aux enchères à Berlin, sous la conduite de Paul Cassirer et Hugo Helbing. Le chirurgien et collectionneur suisse Otto Lanz offrit 310 000 marks pour un petit panneau de Brueghel et l’obtint pour l’Alte Pinakothek. L’argent fut réuni par Lanz lui-même, Cassirer, Helbing et plusieurs donateurs anonymes, et la veuve du collectionneur, Marie von Kaufmann, renonça à une partie du produit de la vente au profit du musée.
Le panneau avait auparavant appartenu à l’empereur Rodolphe II, à Prague. En 1648, à la fin de la guerre de Trente Ans, les troupes suédoises l’emportèrent, et il se retrouva au château suédois de Skokloster. Vers 1900, le tableau refit surface sur le marché parisien, passa selon toute vraisemblance par les mains du collectionneur Henri Rossier, à Vevey, en Suisse, puis parvint à Kaufmann.
Au milieu du tableau se dresse un arbre, et autour de son tronc est fixé un plateau rond, incliné vers le spectateur et chargé de tourtes, de volailles rôties et d’une cruche renversée. Dessous, disposés en rayons autour du tronc, sont étendus trois hommes. Un soldat aux manches de mailles et aux chausses rayées de rouge dort sur le dos, sur un coussin rouge, à côté de sa lance et de son gantelet de fer. Un paysan en chemise blanche dort sur le flanc, couché sur son fléau, le visage détourné. Un lettré vêtu de rose est allongé sur un manteau doublé de fourrure, un livre et du papier près de lui, un encrier à la ceinture, et il a les yeux ouverts, seul éveillé des trois, le regard tourné droit vers le haut. À gauche, sous un auvent couvert de tartes rondes, un homme casqué est assis la bouche ouverte, à droite un cochon de lait rôti court dans l’herbe, un couteau planté dans le dos, en bas au milieu un œuf à la coque décalotté, un couteau dedans, s’avance sur deux petites jambes, et derrière la table s’étire une clôture de saucisses. D’après un livret flamand de 1546, d’où viennent ces détails, on entre au pays de Cocagne en traversant de part en part, à force de manger, une montagne de bouillie, et dans l’angle supérieur droit un homme muni d’une cuillère sort la tête en bas d’un nuage gris et bouillonnant. Dans l’angle inférieur gauche, on lit en petites lettres M.D.LXVII BRVEGEL.
Sur une page consacrée à l’histoire de cet achat, le musée raconte ce que devinrent ceux qui y avaient pris part. Le fils de Marie von Kaufmann fut démis en 1933 de son poste d’ambassadeur en Argentine, la veuve de Lanz dut vendre la collection de son mari en dessous de sa valeur, et Hugo Helbing perdit sa licence, sa maison fut fermée en 1938, il fut battu lors du pogrom de novembre de la même année et mourut quelques semaines plus tard.

Après la guerre : achats et attaque (1953–1971)

17. « Autoportrait » — Rembrandt, 1629
Rembrandt gratta les boucles au-dessus du front avec un objet pointu dans la peinture sombre encore fraîche, et dans les griffures apparut une couche claire d’ocre, si bien que les cheveux s’enroulent en fines boucles claires qui rappellent du fil de fer. Le panneau n’est pas plus grand qu’une main et ne montre que la tête et une épaule. Le peintre de 23 ans s’est penché en avant et tourne la tête vers le spectateur par-dessus l’épaule. La lumière vient de la gauche sur l’oreille, la joue, le cou et le col, effleure le bout du nez, les lèvres et le menton, tandis que les yeux et le front restent dans l’ombre des cheveux, et la bouche est entrouverte. Le col blanc est posé en une couche épaisse aux bords déchiquetés, la plus dense de tout le tableau. Le musée range ce panneau parmi les études de Leyde où Rembrandt essayait sur son propre visage la lumière et l’ombre, l’expression et des procédés comme le grattage dans la peinture fraîche.
Dès 1803, le panneau appartenait à la collection du duc Ernest II de Saxe-Gotha-Altenbourg, et à partir de 1842 il fut exposé au château de Friedenstein, à Gotha. Pendant la guerre, on l’évacua au château de Reinhardsbrunn, près de Gotha, et en 1945 on le rendit au musée ducal. En janvier et février 1946, la famille ducale le fit passer en secret de Gotha, tombée dans la zone soviétique, à Cobourg, dans la zone américaine, en invoquant la crainte des brigades soviétiques chargées des prises de guerre. Le transfert fut organisé par un ancien directeur du musée ducal, sans l’accord du directeur alors en poste ni celui de la fondation propriétaire de la collection. En 1953, la famille vendit le tableau aux Collections de peintures de l’État de Bavière pour 75 000 deutsche Marks.
La fondation Friedenstein de Gotha qualifie ce transfert d’illégal. Munich a acheté le tableau de bonne foi, et selon le droit allemand les prétentions de l’ancien propriétaire s’éteignent 30 ans après la perte du bien, délai qui, pour Gotha, a expiré en 1976.

18. « La Chute des damnés » — Pierre Paul Rubens, vers 1620
Le 26 février 1959, peu après 11 heures du matin, Walter Paul Menzl projeta un liquide corrosif sur ce panneau, qui se trouvait à Munich depuis 1806, depuis le transfert de la galerie de Düsseldorf. Les journaux parlèrent d’acide, alors qu’il s’agissait très probablement d’un décapant pour peinture. Menzl, qui se disait philosophe, avait fondé vers 1956 à Überlingen, sur le lac de Constance, une « académie philosophique » où ne vint pas un seul élève, et par cette attaque il voulait attirer l’attention sur sa doctrine de la paix universelle. Le lendemain, on le trouva dans le cabinet d’un avocat, et à la police il passa aux aveux.
Le 27 février, le panneau fut sorti de la Pinakothek et transporté pour restauration dans le bâtiment de l’Institut central d’histoire de l’art. Les journaux écrivirent qu’il serait probablement impossible de le restaurer, et l’on découvrit qu’il n’était pas assuré. La restauration fut confiée au restaurateur en chef Hermann Lohe, et selon son rapport le jet avait frappé un peu en dessous du bord supérieur.

Dans « Le Grand Jugement dernier », Rubens avait peint le Christ et les élus, et sur ce panneau il ne reste que la chute. En haut, un peu à gauche du centre, l’archange Michel, en rouge et bleu, les ailes déployées, tient un bouclier rond qui ressemble à du verre transparent, et de ce bouclier part, vers le bas et la gauche, un rayon pâle qui traverse les nuages noirs. D’en haut à droite se déverse un flot de corps nus, dont beaucoup tombent la tête la première, et le flot s’élargit vers le bas. À gauche du centre, des démons gris-vert traînent des hommes et des femmes nus et gras, dont une au visage rond qui crie, et, selon l’observation du chercheur David Freedberg, Rubens emprunta ces corps gras à la gravure de Mantegna « Bacchanale avec Silène ». À droite du centre s’entremêlent des têtes de dragons et de serpents aux gueules ouvertes, et aux deux tiers de la hauteur les corps cessent de tomber et sont traînés en travers du tableau. À droite et en bas brille un feu jaune orangé.
Le 15 juillet 1959, un tribunal de Munich condamna Menzl à trois ans de prison et au versement de 800 000 marks de dommages et intérêts, qu’il ne paya jamais.
19. « Portrait de Willem van Heythuysen » — Frans Hals, vers 1625
Willem van Heythuysen, marchand de drap à Haarlem, commanda ce portrait à Hals pour la grande salle de sa maison, et l’inventaire de ses biens dressé après sa mort, en 1650, l’y mentionne. C’est le seul portrait connu de Hals montrant un homme seul en pied et grandeur nature. Dans la Hollande des années 1620, on peignait d’ordinaire en pied et grandeur nature les princes et la noblesse.
Heythuysen se tient debout, les jambes croisées, et nous le voyons légèrement d’en bas. Il a posé la main gauche sur la hanche, le coude en avant, et la droite sur la garde d’argent ajourée de son épée, dont la pointe, dans le fourreau, touche le sol. Il n’avait aucun grade militaire, et Grimm, spécialiste de Hals, voit dans cette épée un cadeau d’apparat. Le costume noir est taillé dans un damas à motifs, et là où tombe la lumière, ses grandes fleurs prennent des reflets gris. Il porte un large chapeau noir, une large fraise blanche plissée sous le menton et des manchettes de dentelle aux poignets. Derrière lui pend un rideau lie-de-vin, à gauche, au loin, s’étend un jardin à arcades où sont assises deux petites figures, et ce jardin, Grimm l’attribue à un collègue haarlemois de Hals, Pieter de Molijn. Près du pied droit de Heythuysen, sur le sol, est posée une seule rose rose, et selon Grimm c’est Hals lui-même qui la peignit, l’un des deux fragments de nature morte de sa main qui nous soient parvenus.
En 1800, le portrait fut vendu à Haarlem pour 51 florins. En 1821, le prince Jean Ier de Liechtenstein l’acheta comme une œuvre de Bartholomeus van der Helst, et ce n’est qu’en 1866 que le connaisseur allemand Gustav Waagen le rendit à Hals. En 1969, la Bavière acheta le portrait pour l’Alte Pinakothek au prince François-Joseph II, à l’époque où les princes de Liechtenstein, privés de leurs domaines tchèques, vendaient des tableaux. Deux ans plus tôt, en 1967, la « Ginevra de’ Benci » de Léonard avait quitté leur collection pour Washington.


20. « Madame de Pompadour » — François Boucher, 1756
La Gestapo mit sous scellés le palais viennois d’Alphonse et Clarice Rothschild le 14 mars 1938, deux jours après l’Anschluss, confisqua leurs tableaux, dont ce portrait, et les fit transporter dans les réserves du Kunsthistorisches Museum. En juillet 1939, Hans Posse, qui sélectionnait les tableaux confisqués pour le musée que Hitler projetait de créer à Linz, attribua les tableaux français des Rothschild, dont le portrait de la marquise, au Kunsthistorisches Museum de Vienne.
La marquise de Pompadour, favorite de Louis XV, est à demi étendue sur un sofa, en diagonale de la toile, et son immense jupe de soie bleu-vert, garnie de guirlandes de petites roses roses et de volants, s’étale sur la moitié inférieure du tableau, tandis qu’une échelle de nœuds roses descend le long du corsage. Elle regarde de côté, au-delà du spectateur, et tient sur ses genoux un livre ouvert. À droite, sur un petit bureau, se trouvent un bougeoir d’argent avec une bougie consumée et éteinte, une lettre pliée au cachet rouge, un bâton de cire à cacheter rouge et un petit cachet doré, et du tiroir ouvert dépasse une plume plantée dans l’encrier. À gauche, au bas de la robe, est assis un épagneul noir et roux, et derrière lui on voit des gravures et des partitions. Le grand miroir placé derrière elle reflète sa nuque et une bibliothèque aux livres reliés de cuir, surmontée d’une pendule ornée d’un amour.
Boucher était son peintre préféré et lui apprenait le dessin. Le musée écrit que la marquise commanda elle-même le portrait, et en 1757 Boucher l’exposa au Salon. Au début de 1756, pendant qu’il y travaillait, elle obtint à la cour la charge officielle de dame du palais de la reine.
Le portrait passa au frère de la marquise, le marquis de Marigny, se retrouva plus tard chez le comte de Lonsdale, et en 1887, à la vente de la collection Lonsdale, le baron Ferdinand de Rothschild l’acheta et l’accrocha dans sa maison londonienne de Piccadilly. Après la mort de Ferdinand en 1898, le tableau partit pour Vienne chez son frère Nathaniel, tandis que son cadre ancien resta en Angleterre, à Waddesdon. De Nathaniel, le portrait passa à Alphonse. Après la guerre, il fut restitué à Clarice Rothschild, veuve depuis 1942, qui l’emporta aux États-Unis. Le tableau fut vendu par l’intermédiaire de la maison new-yorkaise Wildenstein, et en 1971 la Banque hypothécaire et de change de Bavière l’acheta. Depuis, il est confié à l’Alte Pinakothek en prêt permanent. La banque s’appelle aujourd’hui HypoVereinsbank et fait partie du groupe UniCredit.

À voir aussi
Dans la peinture allemande, il vaut la peine de chercher le « Saint Georges dans la forêt » d’Altdorfer, « La Lamentation du Christ » de Dürer, aspergée d’acide le même jour que le retable Paumgartner, son « Suicide de Lucrèce » et les « Saints Érasme et Maurice » de Grünewald. De la collection Boisserée proviennent « Les Sept Joies de la Vierge » de Memling. Parmi les Italiens figurent un troisième Raphaël, la « Madonna della Tenda », « La Lamentation sur le Christ mort » de Botticelli et huit toiles du Tintoret appartenant au cycle peint pour les Gonzague à Mantoue. Chez Rubens, il faut voir son autoportrait avec sa première femme, Isabella Brant, sous une tonnelle de chèvrefeuille, peint peu après leur mariage en 1609.
















































































